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Quelques compléments sur le vote pour les partis extrêmes et la situation économique

Par François Gourio

 

Ce billet complète le précédent et propose quelques variantes sur l’association entre situation économique d’un département et vote extrêmes.

  1. Autres mesures de la situation économique

On peut d’abord se demander si le taux de chômage capture effectivement la situation économique d’un département. Peut-être le revenu est un meilleur indicateur.

La figure suivante montre le vote extrême (défini toujours comme la somme des votes d’extrême gauche et d’extrême droite, en pourcentage des suffrages exprimés, au premier tour de l’élection présidentielle de Mai 2012) en regard du revenu médian par foyer fiscal, pour chaque département. On voit que la corrélation est fortement négative : les départements où le revenu médian est le plus élevé ont le moins de vote extrême.

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Cette corrélation est même plus forte si l’on considère le revenu du premier décile (les 10% de ménages qui gagnent le moins) au lieu du revenu médian :

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Cependant, le chômage est encore plus corrélé que le revenu.

2. Différences entre extrême gauche et extrême droite

Dans mon billet précédent, j’ai additionné les votes des partis d’extrême gauche et d’extrême droite. Cette simplification est-elle valable? Les figures suivantes montrent séparément le vote pour l’extrême gauche au premier tour de l’élection présidentielle de Mai 2012 (addition du vote Mélenchon, Arthaud et Poutou), et le vote Front National (Le Pen), en regard du taux de chômage.

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La corrélation entre vote extrême gauche et chômage est de 0.31, contre 0.56 pour le vote Le Pen, et 0.70 pour le total des votes extrêmes. Ainsi, la somme des votes extrêmes est la variable la mieux corrélée avec le taux de chômage. Pour simplifier, on peut dire que dans certains départements, le chômage pousse le vote d’extrême gauche, dans d’autres il pousse le vote d’extrême droite, mais au final il pousse le vote des extrêmes de façon générale.

(3) Comparaison avec des variables non économiques

Il est évident que les variables économiques n’expliquant pas tout, il reste beaucoup d’espace pour des variables « sociologiques » ou plus généralement non-économiques.

Je souhaite illustrer toutefois qu’il n’est pas aisé de trouver des variables qui ont un pouvoir d’explication comparable aux variables économiques.

Par exemple, on pourrait penser que la structure par CSP ou le type d’habitat (maisons individuelles  ou habitat collectif) est corrélé avec le vote extrême. Ces corrélations sont faibles, par exemple :

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De même, la part d’habitants étrangers est faiblement corrélée avec le vote extrême :

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Cette figure est intéressante, car elle révèle une corrélation positive faible, qui est renversée au final par l’exception de l’Ile-de-France, caractérisé par des votes extrêmes relativement faibles et une forte proportion d’étrangers (nb : je crois que la définition d’étranger dans ces données est « né à l’étranger »).

Je termine cependant par deux corrélations assez robustes et peut-être surprenantes : d’une part, l’espérance de vie est associée négativement  avec le vote extrême :

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On peut vérifier que cette corrélation n’est pas l’effet direct du revenu.

 

D’autre part, le taux de fécondité des femmes jeunes (15-24 ans) est associée positivement  avec le vote extrême, de façon très forte :

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A l’inverse, la fécondité des femmes de 35-49 ans est associée négativement avec le vote extrême.

Note s sur les données : le premier post donne les liens sur les données.

Le vote pour les partis extrêmes et la situation économique

Par François Gourio

La situation économique en Europe fait craindre à de nombreux observateurs une augmentation du vote en faveur des partis extrêmes. Dans le cas de la France, le vote Front National ou extrême gauche pourrait bénéficier de l’impopularité actuelle du gouvernement, en particulier si l’opposition ne paraît pas crédible.

L’argument implicite est  que les déterminants économiques du vote sont importants, et en particulier qu’il y a une forte association entre hausse du chômage et vote extrême.

Dans ce billet, je vais illustrer cette corrélation de façon graphique, au niveau des départements. N’étant pas formé en sciences politiques, je présente ces observations de façon purement illustrative, et je suis ouvert à tout commentaire.

Pour définir le vote extrême, j’additionne le vote en faveur du Front National (à l’élection présidentielle de 2012, Marine Le Pen) et des candidats d’extrême gauche (en 2012, Nathalie Arthaud, Jean-Luc Mélenchon et Philippe Poutou). Bien que toute définition des « extrêmes » soit un peu arbitraire, ces candidats ont de commun qu’ils représentent des partis politiques qui n’anticipent pas de participer à une coalition gouvernementale. Les résultats présentés ci-dessous sont très similaires si l’on limite l’analyse à l’extrême gauche, ou à l’extrême droite.

Pour commencer, la première figure montre le vote extrême au premier tour de l’élection présidentielle de Mai 2012, en pourcentage des suffrages exprimés, en regard du taux de chômage en 2011 dans chaque département.

fig1Le numéro de chaque point sur la figure correspond au numéro du département. (Si vous faites partie comme moi des générations qui ont échappé à l’apprentissage des chefs-lieux et des numéros de département, vous pouvez consultez la liste ici.) La corrélation est élevée, proche de 0.7, bien qu’il existe de nombreuses exceptions comme Paris (75), les Hauts-de Seine (92) ou la Seine St-Denis (93), qui votent moins pour les partis extrêmes que leur taux de chômage ne le suggérerait. A l’inverse, le Jura (39) ou la Lozere (48) votent plus pour les partis extrêmes que leur taux de chômage ne le suggérerait.

En moyenne, une hausse du taux de chômage de 1 point est associée à une hausse du vote extrême de presque 1.8 point.

Il faut bien sûr prendre garde à ne pas extrapoler directement cette figures : il est possible que le taux de chômage ne soit pas un déterminant direct du vote extrême, mais que la corrélation entre chômage et vote extrême résulte d’une corrélation avec d’autres variables socio-économiques, elles-mêmes corrélées avec le taux de chômage. Pour prendre un exemple imaginaire, il est théoriquement possible que le vote extrême soit entièrement « causé » par la population immigrée, et que celle-ci soit plus forte là où le chômage est plus élevé. Dans ce cas, l’association relevée entre chômage et vote extrême résulterait d’un artefact, et non d’une relation causale stable.

Mais comment peut-on alors mesurer l’effet direct du taux de chômage sur le vote extrême? Une stratégie rudimentaire consiste à corréler la croissance du chômage par département avec la croissance du vote extrême. Ceci permet de contrôler pour les facteurs « sociologiques » propres à chaque département, si tant est qu’ils soient à peu près constants. (En jargon d’économètre, on met des « effets fixes. ») Par exemple, cela permet de retirer l’effet des structures anthropologiques discutés par Emmanuel Todd et Hervé Le Bras dans leur récent livre. La figure suivante démontre qu’en moyenne, les départements où le chômage a le plus cru entre 2007 et 2012 sont aussi ceux où le vote extrême a le plus cru :

fig3ext

La taille de l’effet est cependant inférieure à celui observé dans la première figure : 1 point de chômage supplémentaire correspond à environ 1 point de vote extrême. Ainsi, le contrôle des effets propres à chaque département conduit à une estimation plus modérée de l’effet causal du chômage.

Un élément sous-jacent intéressant est que l’association entre taux de chômage et vote extrême a changé au cours du temps. Par exemple, en 2002 on obtient la figure suivante :

fig3

La corrélation, quoique positive, est nettement plus faible qu’en 2012 (pour les amateurs, le coefficient de corrélation est de 0.44 contre 0.70 en 2012, et la pente de 1.2 contre 1.8). Il semble donc que le vote extrême soit devenu « plus économique » qu’avant.

Enfin, au niveau national, le vote extrême ne paraît pas fortement corrélé avec le taux de chômage: par exemple, le vote extrême a augmenté entre 1995 et 2002 alors que le chômage baissait nettement. Mais il est difficile de contrôler pour tous les autres facteurs qui ont pu affecter le vote extrême entre 1995 et 2002. L’avantage des données départementales est précisément qu’elles présentent plus de variation indépendante.

Conclusion

Que déduire de ces figures, avec bien des précautions ? Il y a effectivement une association forte entre chômage et vote extrême aujourd’hui, et plus qu’autrefois. En extrapolant l’évolution récente, une hausse du taux de chômage de 2 points par-rapport à 2012 conduirait à une hausse du vote extrême d’environ 2 points. Cependant, il faut garder à l’esprit que les variables économiques n’ont qu’un pouvoir d’explication limité : toutes ces corrélations demeurent imparfaites (on le voit bien sur la seconde figure en particulier ou la variation du vote extrême n’est que peu expliquée par la variation du chômage).

Notes sur les données : les données ont été créées en liant des variables socio-économiques disponibles sur le site de l’INSEE et les résultats des élections (source). Un fichier Stata® contenant les données collectées est disponible ici. Les intitulés de variables sont relativement explicites. Code Stata® ici. Cet autre code organise les données sous forme de panel. Il serait évidemment très intéressant de poursuivre cette analyse à un niveau plus désagrégé, chaque département étant très héterogène.