Archives mensuelles : août 2013

L’investissement immatériel

Par François Gourio

J’ai posté il y a quelques jours un petit billet sur l’évolution récente de l’investissement productif en France, qui reste négative. Cette mesure d’investissement ne rassemble que les investissements dans des actifs « physiques » ou « matériels » (en anglais,  «tangibles»): ordinateurs, camions, machines-outils, bureaux, usines, centres commerciaux, … Cela correspond à l’idée que la capacité de production repose essentiellement sur ce capital physique. Mais de plus en plus, la  production repose sur des actifs « immatériels » ( «intangibles») comme les brevets ou plus généralement les améliorations apportées par la recherche-développement. Par exemple, une entreprise comme Apple a peu d’actifs physiques ; elle préfère externaliser la production de l’iPhone et se concentrer sur la conception. La comptabilité privée autorise depuis quelques années les entreprises à valoriser les brevets comme un actif à part entière. Une part importante de la valeur de certaines entreprises est ainsi liée à ce stock de propriété intellectuelle. Par exemple, Google a récemment acquis Motorola en bonne partie pour son stock de brevets. Kodak actuellement finance sa réorganisation (en redressement judiciaire) par la vente de ses brevets à d’autres entreprises de technologie. De la même façon, des entreprises ayant acquis le copyright d’œuvres artistiques (comme Sony, EMI ou autres) en dérivent des revenus réguliers importants.

Economiquement, investir c’est dépenser des ressources aujourd’hui pour acquérir un actif durable (au moins un an) qui sert à produire dans le futur, ayant des droits de propriété définis. Cela peut être un artiste qui écrit une chanson qui rapportera des droits pendant des années. Ou une entreprise qui paye un employé à chercher des améliorations à sa logistique. Ou même un étudiant qui paye des frais d’inscriptions pour obtenir un diplôme qui lui donnera accès à un certain emploi. Ou encore une entreprise qui investit dans de la publicité et du marketing pour acquérir des clients récurrents. D’un point de vue conceptuel, il n’y a pas de raison donc que la comptabilité nationale se limite à mesurer les investissements physiques.

En fait la comptabilité nationale (comme celle de l’INSEE que j’ai discutée dans le billet précédent) est principalement limitée par la difficulté à assembler et organiser des données fiables dans un temps court : il est plus facile de compter les camions construits que les innovations. Mais l’importance de l’investissement immatériel a conduit les systèmes statistiques à améliorer leurs mesures. Le Bureau of Economic Analysis (BEA), qui organise les comptes nationaux américains, a dans sa dernière itération introduit une mesure de l’investissement en « produits de propriété intellectuelle », qui recouvre d’une part l’investissement en logiciels (qui était déjà mesuré), l’investissement en R&D, et la création d’œuvres de divertissement donnant lieu à copyright (films, livres, télévision, théâtre, etc.). A terme, l’INSEE va aussi être amené à une modification similaire, qui est recommandée par les instances internationales.

Conceptuellement, cela revient à reconnaître que la production d’un film ne fait pas qu’augmenter le flux de divertissement aujourd’hui, mais permet aussi une augmentation de la production de divertissement dans le futur. Le BEA a estimé la durée de vie des différentes œuvres, et ainsi la hausse de production future et donc la valeur de l’investissement. (Voir ici pour la documentation technique.) Au final, ces changements ont augmenté le niveau du PIB d’environ 3%. L’investissement en produits de propriété intellectuelle représente environ un tiers de l’investissement total des entreprises.

La figure ci-dessous montre l’évolution de l’investissement en produits de propriété intellectuelle. Comme les autres types d’investissement, cette variable est volatile : elle varie fortement selon le niveau d’activité économique du pays (mais moins cependant que les achats de biens physiques durables comme les matériels de transport ou les ordinateurs).

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Le PIB est non seulement égal à l’ensemble de la production mais aussi à l’ensemble des revenus, la somme des salaires et des profits de la production courante. De ce point de vue, reconnaître qu’une partie de la production est destinée à produire dans le futur conduit à prendre en compte qu’une partie des coûts des entreprises est effectivement de l’investissement et non pas une dépense pour la production courante. Cela conduit donc à réviser à la hausse l’estimation des profits.

A terme, on peut imaginer que les comptes nationaux incorporent aussi les investissements en marketing, en capital humain, et ainsi de suite. Certes les mesures risquent d’être plus imparfaites que dans des secteurs traditionnels de l’économie. Mais cela reflèterait de façon plus exacte les facteurs de production modernes.

 

La faiblesse de l’investissement en France

Par François Gourio

L’INSEE a publié le 14 août la première estimation de la production française (le PIB) pour le second trimestre 2013. La plupart des observateurs ont souligné le chiffre positif de +0.5% de croissance réelle (c’est-à-dire ajustée de l’inflation)  par-rapport au premier trimestre, soit un rythmne de croissance raisonnable de 2% par an.

Il faut prendre ces résultats avec précaution pour au moins deux raisons : d’une part, ces chiffres sont volatils d’un trimestre sur l’autre, et donc on ne peut guère extrapoler à partir d’une observation. D’autre part, il ne s’agit que de la première estimation, qui est sujette à des révisions. (L’INSEE rafine le calcul du PIB une fois que plus de données sont disponibles.) Pour donner un ordre de grandeur, la révision typique est de 0.3%  dans un sens ou dans l’autre.

Mais un aspect qui persiste depuis plusieurs années mérite d’être souligné : la faiblesse de l’investissement productif. La figure ci-dessous montre la part de l’investissement des entreprises dans le PIB. Pour faire simple, cela mesure la somme des achats de nouvelles machines de production (ordinateurs d’entreprises, camions, machine-outils etc.) et de la construction de nouveaux bâtiments de production (usines, centres commerciaux ou bureaux etc.), en part de la production totale.

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Le déclin continu de l’investissement est inquiétant.

On voit bien qu’après une hausse importante entre 2006 et début 2008, l’investissement a baissé fortement (encore plus vite que le PIB) pendant la première phase de la crise (Lehman Brothers pour faire simple). S’est ensuivie une reprise qui a été complètement interrompue à partir de l’été 2011 par la crise de la zone Euro.

Les causes de la faiblesse de l’investissement sont probablement multiples : faible demande en Europe, restriction du crédit dans le contexte de la crise bancaire et de l’application des nouvelles règles de Bâle et de l’Union Européenne, augmentation des impôts sur le capital par le gouvernement Français, incertitude plus générale sur les perspectives à moyen-terme.

Quoiqu’il en soit, il est difficile de croire que la reprise française puisse continuer sans investissement accru. Le déficit extérieur ne ferait que se creuser, et l’emploi ne reprendrait pas de façon significative.

Pour être complet, la figure ci-dessous donne une perspective de plus long-terme sur ce ratio investissement-PIB : on voit bien les cycles économiques (points hauts en 1991, 2001 et début 2008).

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