Le vote pour les partis extrêmes et la situation économique

Par François Gourio

La situation économique en Europe fait craindre à de nombreux observateurs une augmentation du vote en faveur des partis extrêmes. Dans le cas de la France, le vote Front National ou extrême gauche pourrait bénéficier de l’impopularité actuelle du gouvernement, en particulier si l’opposition ne paraît pas crédible.

L’argument implicite est  que les déterminants économiques du vote sont importants, et en particulier qu’il y a une forte association entre hausse du chômage et vote extrême.

Dans ce billet, je vais illustrer cette corrélation de façon graphique, au niveau des départements. N’étant pas formé en sciences politiques, je présente ces observations de façon purement illustrative, et je suis ouvert à tout commentaire.

Pour définir le vote extrême, j’additionne le vote en faveur du Front National (à l’élection présidentielle de 2012, Marine Le Pen) et des candidats d’extrême gauche (en 2012, Nathalie Arthaud, Jean-Luc Mélenchon et Philippe Poutou). Bien que toute définition des « extrêmes » soit un peu arbitraire, ces candidats ont de commun qu’ils représentent des partis politiques qui n’anticipent pas de participer à une coalition gouvernementale. Les résultats présentés ci-dessous sont très similaires si l’on limite l’analyse à l’extrême gauche, ou à l’extrême droite.

Pour commencer, la première figure montre le vote extrême au premier tour de l’élection présidentielle de Mai 2012, en pourcentage des suffrages exprimés, en regard du taux de chômage en 2011 dans chaque département.

fig1Le numéro de chaque point sur la figure correspond au numéro du département. (Si vous faites partie comme moi des générations qui ont échappé à l’apprentissage des chefs-lieux et des numéros de département, vous pouvez consultez la liste ici.) La corrélation est élevée, proche de 0.7, bien qu’il existe de nombreuses exceptions comme Paris (75), les Hauts-de Seine (92) ou la Seine St-Denis (93), qui votent moins pour les partis extrêmes que leur taux de chômage ne le suggérerait. A l’inverse, le Jura (39) ou la Lozere (48) votent plus pour les partis extrêmes que leur taux de chômage ne le suggérerait.

En moyenne, une hausse du taux de chômage de 1 point est associée à une hausse du vote extrême de presque 1.8 point.

Il faut bien sûr prendre garde à ne pas extrapoler directement cette figures : il est possible que le taux de chômage ne soit pas un déterminant direct du vote extrême, mais que la corrélation entre chômage et vote extrême résulte d’une corrélation avec d’autres variables socio-économiques, elles-mêmes corrélées avec le taux de chômage. Pour prendre un exemple imaginaire, il est théoriquement possible que le vote extrême soit entièrement « causé » par la population immigrée, et que celle-ci soit plus forte là où le chômage est plus élevé. Dans ce cas, l’association relevée entre chômage et vote extrême résulterait d’un artefact, et non d’une relation causale stable.

Mais comment peut-on alors mesurer l’effet direct du taux de chômage sur le vote extrême? Une stratégie rudimentaire consiste à corréler la croissance du chômage par département avec la croissance du vote extrême. Ceci permet de contrôler pour les facteurs « sociologiques » propres à chaque département, si tant est qu’ils soient à peu près constants. (En jargon d’économètre, on met des « effets fixes. ») Par exemple, cela permet de retirer l’effet des structures anthropologiques discutés par Emmanuel Todd et Hervé Le Bras dans leur récent livre. La figure suivante démontre qu’en moyenne, les départements où le chômage a le plus cru entre 2007 et 2012 sont aussi ceux où le vote extrême a le plus cru :

fig3ext

La taille de l’effet est cependant inférieure à celui observé dans la première figure : 1 point de chômage supplémentaire correspond à environ 1 point de vote extrême. Ainsi, le contrôle des effets propres à chaque département conduit à une estimation plus modérée de l’effet causal du chômage.

Un élément sous-jacent intéressant est que l’association entre taux de chômage et vote extrême a changé au cours du temps. Par exemple, en 2002 on obtient la figure suivante :

fig3

La corrélation, quoique positive, est nettement plus faible qu’en 2012 (pour les amateurs, le coefficient de corrélation est de 0.44 contre 0.70 en 2012, et la pente de 1.2 contre 1.8). Il semble donc que le vote extrême soit devenu « plus économique » qu’avant.

Enfin, au niveau national, le vote extrême ne paraît pas fortement corrélé avec le taux de chômage: par exemple, le vote extrême a augmenté entre 1995 et 2002 alors que le chômage baissait nettement. Mais il est difficile de contrôler pour tous les autres facteurs qui ont pu affecter le vote extrême entre 1995 et 2002. L’avantage des données départementales est précisément qu’elles présentent plus de variation indépendante.

Conclusion

Que déduire de ces figures, avec bien des précautions ? Il y a effectivement une association forte entre chômage et vote extrême aujourd’hui, et plus qu’autrefois. En extrapolant l’évolution récente, une hausse du taux de chômage de 2 points par-rapport à 2012 conduirait à une hausse du vote extrême d’environ 2 points. Cependant, il faut garder à l’esprit que les variables économiques n’ont qu’un pouvoir d’explication limité : toutes ces corrélations demeurent imparfaites (on le voit bien sur la seconde figure en particulier ou la variation du vote extrême n’est que peu expliquée par la variation du chômage).

Notes sur les données : les données ont été créées en liant des variables socio-économiques disponibles sur le site de l’INSEE et les résultats des élections (source). Un fichier Stata® contenant les données collectées est disponible ici. Les intitulés de variables sont relativement explicites. Code Stata® ici. Cet autre code organise les données sous forme de panel. Il serait évidemment très intéressant de poursuivre cette analyse à un niveau plus désagrégé, chaque département étant très héterogène.

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Une réflexion au sujet de « Le vote pour les partis extrêmes et la situation économique »

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